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Pas assez de larmes pour cette misère

Comme Véro vient de l’écrire, je ne suis pas à Ruyigi, mais à Bujumbura. Je suis descendu pour rencontrer les journalistes de la radio Isanganiro, en particulier Maccado Audace, confrère avec lequel je suis en contact depuis plusieurs mois.

Cela fait 24h que je suis arrivé. Et j’ai la tête qui tourne. En semaine, Buja est une fourmilière sans règle apparente. C’est particulièrement vrai sur la route. Depuis hier, j’ai parlé de beaucoup de choses avec mes confrères: mais on en revient toujours à la pauvreté et à la misère dans les soins.

Gabriel est redacteur en chef de la radio. Une véritable pile Energizer. Gabriel est un Burundais du sud, parmi les pionniers des journalistes libres nés dans la crise. Il a été emprisonné parce qu’il a informé plutôt que fait de la propagande sur les ondes. Cela ne plaisait pas au pouvoir. Aujourdhui, il a gardé un peu de rancune, beaucoup de méfiance et une immense révolte. Ainsi, hier, il m’a lancé: « Alors, tu veux voir les hopitaux d’ici? Mais as tu encore assez de larmes dans ton corps? Viens demain. A 10 heures, nous irons dans l’hôpital le mieux equipé en materiel et en médecin de la capitale. Je ne te demanderai aucun commentaire. Mais moi, lorsque je vois cette misère je ne peux plus croire que Dieu existe… »

Nous sommes donc partis il y a quelques minutes dans l’hôpital Prince Regent Charles. Il se situe un peu en dehors du centre ville. Gabriel la joue au culot. Moi, je lui emboîte le pas. Nous faisons semblant de chercher un de ses amis médecin, puis sa soeur, pour traverser tout le complexe. Le PRC est un hopital de 600 lits. Il date des années quarantes et cela se voit. Il n’a jamais été rénové.

Nous entrons par les urgences. Il a quelques patients, tous squelettiques. Ils attendent. Parce que dans le couloir – il n’y a plus de place ailleurs – un garcon est presque complètement brule. On lui pose des gazes plus tout-à-fait stérile. La chair est a vif, il n’y a pas de calmants.

Gabriel continue son chemin. Il me laisse regarder, baisser le regard, sans m’influencer. J’ai de la peine à suivre. Je suis limite mal. Une vingtaine de mètres plus loin, nous arrivons à la hauteur des ailes de médecine interne. Les chambres font 30 mètres carrés. Elles abritent au moins 12 lits et une table couverte de casseroles. Le besoin de larmes se fait sentir en regardant sous les couvertures: il y a des gens si maigres qu’ils ne pourront plus jamais se relever. Les maladies dont parlaient Vero tout à l’heure, présentées à leur stade terminal. Les casseroles, c’est pour manger. Car dans cet hôpital, on soigne. On ne fait pas à manger. Alors chacun prépare sa pâte à base de farine de manioc. Dans l’allee, à l’air libre, les patients sont couchés ou assis à même le sol. Certains tiennent le sachet de perfusions de d’eau salée (nacl) dans une main pendant que l’aiguille est plantée dans l’autre. Entre les bâtiments, le sol est jonché de couvertures. Plus loin il y a des bacs pour la lessive. Pas besoin de réfléchir pour comprendre: l’hopital est bondé et les patients dorment dehors.

Gabriel presse le pas. Moi, je respire mal. L’odeur est acre, mélange de maladie, de chaleur moîte et de mort. Jusqu’à présent, je n’avais vu cela qu’à la TV, dans les documentaires. Mais la violence de la réalité m’était inimagible.

On arrive vers le departement de maternité-gynécologie. Mais cette fois, on ne nous laisse pas passer. On nous envoie vers la directrice, contrôle de l’infos oblige. Mais jusqu’au bureau, le chemin est long. On se perd dans les bâtiments, on fait des détours, on pose des questions. Une infirmière nous glisse que la vie est devenue un enfer. Depuis que le gouvernement a décrété la gratuité des accouchements pour les mamans, ils n’arrivent plus à faire face. « Hier en trois heures, nous avons accouche 13 enfants. Plus de 30 pour la nuit. » On ne verra pas ces enfants.

Nous trouvons enfin le fameux bureu. La directrice ne nous recoit même pas. Elle veut que l’on prenne rendez-vous vendredi, mais je ne serai plus à Bujumbura. On laisse tomber.

Pour sortir, nous repassons par les urgences. Sur le parvis d’entree, nous regardons les gens arriver. Un flux continu. Un médecin vient nous parler. Je lui demande si des patients meurent tous les jours. Il éclate de rire, un peu cynique. « Cet hopital est un mouroir. Le sida? » Nouveau rire. « Le sida n’est pas une maladie, mais un affaiblissement du système immunitaire. Les gens ne peuvent plus lutter et meurent de la typhoïde, du cholera de la malaria du diabète.

Le médecin est lancé. Il raconte des histoires de morgue. Par l’exemple que, l’hôpital n’a pas le droit de sortir les corps sans l’accord des familles. Mais comme les gens sont pauvres et que les enterrements coûtent chers, certains ne viennent pas rechercher leurs proches. Et les cadavres peuvent rester plusieurs mois dans le local. Ce n’est que lorsque la putréfaction est presque totale que les dirigeants de l’hopital ordonne un enterrement. C’est à ce moment-là que les familles viennent réclamer le cadavre… Parfois, il faut donc le ressortir de terre.

Il y a aussi l’histoire de cet Ougandais qui menait grande vie dans le quartier chaud de Buja. Il en est mort, assassiné. Sa dépouille est resté plus d’une année à la morgue. Il était impossible de l’enterrer sans risquer de provoquer un conflit diplomatique. Finalement, il a été inhumé apres négociations. L’ambassade de son pays a donné son feu vert. C’est la police qui a dû venir enlever le cadavre totalement putréfié.

Le rire du médecin est desabuse. Dans celui de Gabriel, il y a le défi du révolté. Une petite fille de 13 ans arrive dans une robe bleue. Elle ne doit pas peser plus de 20 kilos. Son visage est celui d’une femme de soixante ans. Gabriel demande: « De quoi souffre-t-elle? » Le médecin ne répond pas: « Tuberculose, sida? »insiste le journaliste. « Il faut dabord investiguer », conssent à répondre le médecin. Une phrase pour éviter de voir la réalité en face, pour se donner le droit d’espérer. Mais tous les trois, on a compris au fond de nous que l’espoir était mort. Dans les bras de son frèrer, elle disparaît derrière un rideau. Nous détournons la tête…

Patrick

Rose, infirmière au Burundi

Rose, infirmière au Burundi,
Pour moi, mon rêve de jeune fille était de faire la formation d’infirmière et de partir en Afrique pour quelque temps. Voilà bientôt 20 ans que je travaille dans divers établissements de soins en Suisse. J’ai gagné de l’expérience, comme on pourrait le dire …..pris de la bouteille, mais je vous jure que je me sens comme une petite élève de 1ère année, déboussolée et chamboulée par ce que j’ai vu durant ces quelques semaines. D’abord, je constate que nous pouvons oublier nos standarts européens, et que même si je suis infirmière, je ne peux pas faire grand chose, et ceci pour 2 raisons : d’une part la langue ( peu de personnes parlent le français ) et d’autre part les ¾ des consultations résultent de pathologies que nous ne connaissons pas , telles la malaria, la fièvre typhoïde, la malnutrition, les parasitoses multiples et le sida.

C’est donc en tant qu’observatrice que j’ai passé la journée avec Rose, ma collègue infirmière. Et j’ai découvert un autre aspect de notre rôle de soignant. Rose travaille seule, dans une pièce de consultation; la porte donnant sur le couloir reste ouverte; les patients entrent lentement et parlent doucement, la tête baissée. Rose les questionne sur les motifs de leur consultation.Les visages se relèvent, le discours devient plus audible, les pagnes s’ouvrent et des bébés, des enfants apparaissent devant nous. Ces enfants sont d’une extrème maigreur, leurs grands yeux noirs nous regardent, ils ne pleurent même pas…… Les mamans, grand-mamans ou éducatrices racontent à Rose les maux de leurs enfants. Rose se lève et se dirige vers l’unique armoire de la pièce, sort un thermomètre, un authoscope, un abaisse-langue et quelques flacons blancs et revient lentement. Je suis impressionnée par son calme et son assurance. Elle ausculte l’enfant et revient s’assoir à la table. Elle réfléchit, puis d’un geste mille fois refait, elle déchire un morceau de papier d’un bloc-note, le roule pour en faire un cornet, puis compte le nombre de médicaments et les enfile dedans, puis inscrit dessus le nom du médic et la posologie. Puis, elle retourne vers le parent et lui explique en kirundi les soins à prodiguer à l’enfant. L’enfant reçoit une dose de paracétamol et la 1ère dose d’antibiotique, et là grande surprise de ma part, la cuillère des médic est toujours la même, elle est lavée entre chaque utilisation….. mais en même temps, après 2 semaines sur le terrain, je comprends que l’usage unique est une utopie ici !! comment faire disparaître des tonnes de déchets ………. ce n’est simplement pas envisageable.

L’intervention de Rose ne se limite pas au diagnostic posé et aux soins prodigués: elle dirige cette famille vers les assistantes sociales pour bénéfier de l’aide nutritionelle, ce qui veut dire que pour qu’un enfant guérisse, il ne lui faut pas seulement des médicaments, mais surtout une bonne nutrition. Charlotte, l’assistante sociale ( avec qui nous avions vécu la réinsertion de Chantal) parle aux mamans, leur exlique qu’elles recevront une grande « boîte » de lait en poudre; (petite précision : ce lait est un don du gouvernement suisse pour l’aide au développement– la DDC) et une démonstration sera faite plus tard. En attendant, une jeune fille du nom de Jacqueline, prépare des biberons et des tasses et les apporte aux bébés. Une autre dame donne des habits à ses mères, qui pour la plupart sont d’une grande pauvreté !!!! on insiste également sur l’importance de l’hygiène et de la propreté de l’eau pour lutter contre les infections intestinales qui sont malheureusement souvent fatales pour ces petits enfants.

Un autre élément me touche particulièrement : les soins pour les enfants de 0-5ans et les personnes vulnérables sont gratuits au Burundi (décision du président). Rose distribue donc médicaments,biberons, matériel de soins.

Elle organise également les rdv chez les spécialistes, tels l’ophtalmologue à Gitega ou les chirurgiens à Bujumbura.

A elle seule, Rose fait une bonne dizaine de choses différentes, tout cela avec calme, assurance et un magnifique sourire. Je la remercie de m’avoir offert ces quelques heures et je repartirerai en Suisse avec une idée plus précise et concrète de ce que nous pourrons envisager comme collaboration dans le futur.

Allez, je vous laisse pour ce soir. Patrick est à Bujumbura pour 2-3jours avec son collègue journaliste Audace, Thib termine son 2ème Harry Potter, Babou est exténué après une journée difficile de « gastro-entérite » et Laure a rejoint son quartier avec ses amis burundais.

A bientôt

Véro

 

Besoins de médicaments et de souliers

Depuis quelques jours, Véro trépigne d’impatience. Elle veut être en contact avec les enfants et les mamans qui se rendent au centre mère-enfant pour y être soignés. Le tri de matériel médical, c’est bien. Mais pour être efficace, il faut aussi savoir qu’elles sont les réalités. Son souhait est de toucher cette réalité si difficile de la petite enfance. Ce matin, je l’ai accompagnée au centre. Elle passera la journée avec Rose, entre infirmières.

Le mardi, c’est la journée de l’accueil. Pas besoin de rendez-vous pour venir consulter, mais il faut attendre son tour. Il y a dans la salle d’attente des mères, des grands-mères, des tutrices avec des petits. On les regarde, mais nous ne savons pas lire leurs maux. Rose, elle, évalue, réfléchit lentement posément. Elle négocie en kirundi. Car même si le français est une des langues officielles du pays, il n’est le moyen de communication que de quelques-uns, ceux qui ont pu étudier.

Une grand-mère s’approche de Rose. Véro écoute la conversation, cherche à distinguer le sujet. Après 10 bonnes minutes de palabres, Rose nous explique qu’elle est venue chercher des souliers pour son petit-fils. Mais que ce n’est pas la priorité:

- Vous avez remarqué que le petit est handicapé? Que ses jambes sont tordues? Je lui ai expliqué qu’avant les chaussures, il faudrait qu’il rencontre un orthopédiste. Cet enfant se rend à l’école. Souvent il marche sur les genoux.

Nous écoutons. Pour ma part, je me dis que les réalités médicales d’ici sont bien éloignées de celles que l’on trouve chez nous. Véro est passionnée. Elle pose des questions. Sur le Sida, sur la sexualité. Sur les médicaments distribués. Sur les mamans qui accouchent à la maison.

Sur ce dernier point, Rose est intarissable. Elle raconte:«  Les complications sont nombreuses lors des accouchements. C’est la cause la plus importante de mortalité chez les mamans. Beaucoup accouchent chez elles. Nous essayons de les inciter à venir à l’hôpital. Mais c’est difficile. Surtout lorsqu’elles ont déjà eu un enfant à la maison et qu’il n’y a pas eu d’incidents. Elles ne peuvent s’imaginer que quelque chose puisse mal se passer. »

Véro demande: « Comment font les mamans pour couper le cordon? Pour sortir le placenta? »

Rose: « Souvent cela se passe bien. Les hernies au nombril sont fréquentes, mais ne sont pas douloureuses. Si le placenta reste dans l’utérus, les mamans se déplacent à l’hôpital. » C’est simple. Tellement que cela fait peur, surtout lorsque l’on connaît le nombre d’orphelins

Véro questionne aussi sur le sida. Il y a de nombreuses personnes infectées. Les statistiques de la santé mondiale parlent d’un quart de la population.

« C’est un grand problème. Souvent, les maris ne veulent pas admettre que leurs femmes sont malades. Les couples continuent d’avoir des rapports sexuels fréquents et non protégés. Cela induit des grossesses. Avec le risque le nouveau-né naisse avec le virus. La difficulté est que les femmes ne peuvent allaiter leurs enfants. Si elles reçoivent du lait en poudre, ce n’est pas un problème. Sinon, elles sont contraintes de le faire. »

Véro: « Ces femmes acceptent-elles la contraception? Ne perdent-elles pas une partie de leur statut social en ayant trois enfants alors que leur voisine en a 10? »

Rose: « Elles ne sont pas contentes. Mais petit à petit, nous arrivons à faire comprendre les choses. Le moyen de contraception le plus utilisé est une injection d’hormones tous les trois mois. »

Rose consulte ses dossiers de suivis. Elle est vêtue d’une longue blouse blanche que Véro vient de lui apporter. Dehors les gens attendent sans bruit. Pour ma part, je m’éclipse. Je sens que je gène. Et que les consultations ne débuteront pas tant que je serai dans le bureau avec mon appareil numérique. Je laisse les infirmières entre-elles, à leur passion. Véro me racontera à midi. Et je suis sûr qu’elle aura beaucoup de choses à raconter.

Patrick

Des découvertes extrêmes

D’avance, je vous demande de me pardonner. J’ai été très bavard. Patrick

Nous vous avions laissé avant notre première nuit éprouvante à Bujumbura. Pas besoin de préciser que personne n’était très frais samedi matin. De plus, nous nous étions levés à l’aurore, en oubliant que c’était samedi et que le samedi, ce sont les travaux d’intérêt général pour les Burundais qui auraient le malheur de pointer leur nez dehors. Nous avons donc mangé une omelette et attendu le moment où Gérard, le chauffeur de Maggy, passerait nous chercher. Le rendez-vous était prévu à 10h. Nous avons quitté l’hôtel à 11h40. Les enfants étaient dans un état d’excitation extrême et nous pas loin…

Mais la plongée dans la ville de Bujumbura nous a vite refroidi la tête. Gérard, alias « Rugandie », nous a amenés au marché. Il fallait acheter une tunique et faire le plein de divers aliments que l’on ne trouve pas à Ruyigi.

Pour parvenir à cette fourmilière qu’est le marché, le 4×4 a d’abord dû traverser la gare routière, celle vers laquelle convergent tous les minibus blancs et bleus du pays. Le véhicule est garé à proximité du lieu de commerce. Une chance? Pas vraiment. Pour se parquer là, il faut simplement être d’accord de payer le groupe de gars qui en a fait son territoire. Pour le même prix, ils assumeront également la garde. Il n’empêche: Gérard semble avoir une confiance toute relative. Tant que le véhicule est vide, pas de soucis. Mais lorsqu’il y a de la marchandise, il demande à Shabani de rester à proximité.

L’expérience du marché a été terrible. Tout d’abord, la place qui mène au couvert est bondée de monde. Des femmes, des hommes souvent venus de loin avec leurs fruits, légumes ou poules prennent place à même le sol, prêts à marchander. Le bruit se mèle aux odeurs, les billets crasseux changent de mains.

Mais il y a aussi la rencontre avec cette réalité que l’on connaissait, mais que l’on avait jamais vue: la misère de la rue. Elle se compose en premier lieu d’enfants. Audace Maccado, un ami journaliste dans une radio de Bujumbura, pose le tableau ainsi: « En 2002, soit encore durant la guerre, une estimation sur trois provinces donnaient un nombre de 5000 enfants de la rue. Cela signifie qu’ils n’ont plus ni foyer ni parents. Avec la fin de la guerre, l’explosion de la natalité et le retour de nombreux réfugiés, ce nombre n’a plus aucune valeur, tellement il sous-estime la réalité. » Nous n’en verrons que quelques-uns. Suffisamment pour souffrir de les voir réduits à moins que rien et être traités comme de la vermine, car personne n’a plus confiance.

Une autre part du choc a été donné par les handicapés, de naissance ou blessés de guerre. Les mognons, les hommes-tronc, ceux dont les membres déformés à la naissance les ont contraints à devenir un nouveau genre de rampants. Ils se meuvent sans que personne ne leur prête attention au milieu de la foule, la tête, quand tout va bien à hauteur de cuisses.

Quand au marché, c’est un labyrinthe sous un toit de tôle tenu par une structure métalique. Il y a fait une chaleur étouffante. Pour ne pas se perdre, chaque Africain du groupe donnait la main à un Européen. Bastien était accroché à son héros « Rugandie », qui savait comment faire et où il allait. Celui de derrière essayait tant bien que mal de surveiller les poches de celui de devant. Cela n’a pas empêché que Véro se fasse tâter les poches une bonne dizaine de fois.

Dans ce lieu, chaque centimètre est valorisé. Les boutiques sont minuscules, surfaces au sol. Par contre, si on lève la tête, elles sont interminables en hauteur. Des perches à crochet sont utilisées pour amener la marchandise. On doit probablement trouver tout ce qui se produit dans le monde Faut seulement savoir où regarder, comment chercher, être roublard. En d’autres mots: il faut être du coin, avoir grandi dans cette culture.

« Rugandie », lui, a acheté des fruits et des légumes. Il a négocié âprement le prix en élevant la voix et en secouant la tête. Pour ramener ses achats au véhicule, il a engagé deux adolescents. Ils porteront ces dizaines de kilos sur la tête.

C’est le moment de sortir. Shabani prend la tête de la file. Avec Bastien,Rita, Michel, Florianne et Laure nous suivons attentivement. Mais en arrivant au véhicule, je remarque que Véro et Thibaud ne sont plus derrière nous. Début de panique… Faut retourner les chercher. Mais Shabani reste calme. Avant de partir en recherche, il appelle Rugandie. Soulagement. Les deux sont avec lui. Il avait encore quelques bouteilles de vin et du sirop à acheter. Ils nous rejoidront 20 minutes plus tard. Nous nous sommes déjà dans la voiture. C’est plus calme. On peut faire semblant de ne rien entendre, de ne rien voir. Tout autour, des enfants nous lancent « Donne-moi l’argent! ». D’autres veulent nous vendre des girages gonflables… En les attendant, je profite de la présence d’un bureau de change pour convertir une centaine d’euros en francs burundais. La liasse des 147’000 francs « bu » reçue est impressionnante. Elle gonfle ma poche et me donner un sérieux sentiment de malaise.

Nous repartons pour nous arrêter deux rues plus loin devant une poissonnerie. Pour les Burundais, le poisson du lac Tanganyika est le meilleur du monde. Je suis prêt à leur donner raison. Pourtant, à cet instant, il n’y avait pas ce qu’il fallait. Nous repasserons en fin de journée.

Gérard remet le moteur en marche. Destination inconnue, mais nous ne pensons même pas à lui demander où l’on va. Nos yeux n’arrivent toujours pas à digérer ce qu’ils ont vu.

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Au bout de quelques kilomètres, nous découvrons notre destination. C’est l’extrême inverse de la ruche que nous venons de quitter. Nous bifurquons vers une ouverture bordée de roseaux. Un panneau « Attention crocodile » nous accueille. Gérard nous a emmené dans le parc national de la rivière Rusizi, située entre Buja et le Congo.

Le parc se visite en voiture. Des chemins aussi plats que des terrains de motocross ont été aménagés pour mener les visiteurs vers les points d’observation. Il est bientôt 13h et le soleil tape. Un garde armé de fusil-mitrailleur nous accompagne. On ne sait jamais.

Dès le premier point d’observation, nous sommes ébahis. À une trentaine de mètres, une famille d’hyppopotames profite de la fraîcheur de l’eau jaune, chargée d’aluvions. Des petites îles accueillent des dizaines d’espèces d’oiseaux. Nous ne les connaissons pas, mais à la jumelle, cela en jette. Bastien et Thibaud se mettent à chercher des crocodiles. Mais il est trop tard. Lorsque le soleil est au zénith, les crocodiles ont rejoint le lac Tanganyika. Ils ne reviendront prendre possession des lieux qu’au crépuscule. Il n’empêche qu’un jeune spécimen est resté, tapis sur un tronc flottant. Thibaud le voit, le garde aussi. Mais le bruit l’effraie. Nous reverrons encore quelques dizaines d’hyppopotames, toujours aussi impressionnants. Sauf que pour les indigènes, ces bêtes sont presque aussi communes que les vaches. Ils éclatent de rire lorsqu’on leur dit fièrement que l’on va se déplacer pour les voir. « Mais il suffit d’aller sur la plage à 18h. Ils sortent de l’eau pour aller brouter. » D’ailleurs les rires reprennent de plus belle, lorsqu’on s’émerveille devant un singe qui grimpe dans un arbre bordant la rue.A chacun son monde…

Bref, nous ne reverrons pas de crocodiles. Nous parlerons un peu de Gustave, la légende vivante du lieu, géant des eaux qui a déjà dévorré de nombreux humains. Au retour, un singe est là attaché à son arbre. Ce doit être le cadeau de consolation pour les touristes qui seraient revenus bredouilles de leur excursion. Devant l’arbre, il y a aussi un crâne de crocodile. Bastien veut se faire photographier devant. Mais le singe n’est pas du même avis. Il trouve que le petit gars est trop près de son arbre et se lance dans sa direction. Bastien, rapide comme l’éclair, lui file sous le nez et laissera l’appareil immortaliser le crâne sans accompagnement.

Nous reprenons la route. Gérard veut nous montrer la frontière congolaise. Nous descendons du véhicule à 100 mètres de la barrière fermant le pont sur la petite Rusizi. Le trafic est relativement faible, les contrôles assez serrés. Nos regards sont rivés sur les montagnes de l’autre côté. Montagnes qui appartiennent à l’un des plus grands pays du continent. Un des plus riches aussi en ressources naturelles. Mais aussi un des plus instables politiquement et militairement.

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Il commence à se faire tard et l’omelette du matin ne fait plus effet. Gérard nous confirme que nous allons bientôt manger. Il longe le lac avant de bifurquer sur la droite vers un petit paradis. Devant nous s’étale une plage de sable fin digne des lieux de vacances méditerranéens les plus réputés. Décidément, le lac Tanganyika et son immensité est un véritable trésor de cette terre. Quelques personnes se baignent. On trempe tous nos pieds dans l’eau, avant de se rendre au restaurant un peu en retrait. Ici, c’est les vacances. On se sent un peu schyzophrène, on peine à digérer ces émotions contradictoires.

Le repas se passe bien: brochettes, pizzas « mafioso », poisson. Cet instant de détente est le bienvenu, même si peu de Burundais fréquent l’endroit, trop cher. Nous y rencontrons des Sud-Africains qui apprécient le Tanganyika comme lieu de vacances. Les enfants font sensation: tout le monde veut se faire photographier à leur côté. La palme, encore une fois, revient à Laure. Il faudra insister sérieusement pour la récupérer…

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La journée n’est pas terminée. Durant le repas, j’ai demandé à Rugandie s’il connaissait Audace Maccado, un jeune journaliste avec qui j’ai des contacts depuis plusieurs mois par mail et par téléphone. La réponse est positive, mais il n’a pas son numéro de téléphone. Dommage. J’aurais vraiment voulu le rencontrer. « Pas de problème. On passe à la radio Isanganiro. On le trouvera » Si Gérard le dit, c’est que c’est vrai. Et cela s’est passé comme ça. On parque devant la porte et qui arrive: Audace. Ni une ni deux, le voici dans la voiture. Il nous accompagne à l’hôtel, puis nous allons boire un verre.

Florianne, elle, doit encore trouver des chaussures. Le soir, c’est la fête nationale belge et Maggy tient mordicus à ce qu’elle l’accompagne. Des chaussures bleues de la belle-soeur de Maggy feront l’affaire. Laure lui avait passé les ongles au vernis le matin sur la terrasse du Christmas Club… Il est 17h30 et la réception débute dans une demi-heure. Mais il faut encore se laver les cheveux. Là aussi, Laure donnera un coup de main.

La réception ne durera pas très longtemps pour les deux femmes. Maggy, qui a aussi son anniversaire, trouve l’événement un peu pompeux. Elles serrent quelques pinces puis s’éclipsent. Florianne nous rejoint à 20h, au moment où Audace nous rejoint avec un taxi pour aller prendre une dernière collation dans un de ses endroits préférés. Mais les enfants sont fatigués. Même la perspective de brochettes n’éveille plus leurs sens. Bastien s’endort sur la table. Laure, elle, relève la tête lorsqu’elle apprend qu’il y a une boîte de nuit juste à côté et que l’âge à l’entrée n’est pas vraiment contrôlé. Mais nous abandonnons l’idée. Faut dormir un peu. Dans une heure, Thibaud aura 12 ans. Et le dimanche qui nous attend, avec le retour à Ruyigi, s’annonce long.

Bonne nuit

Patrick

La crèche

Aujourd’hui( 17 juillet) j’ai passé la matinée à la crèche. J’y ai revu Martine, une petite fille que j’ai rencontré le jour d’avant. Elle m’a pas laché de tout le matin! Elle est trop choue, comme tout les autres enfants d’ailleurs..! Les enfants un peu plus grands que les autres mettaient les plus petits dans les poussettes, et on faisait des courses de poussettes entre les cailloux et les trous..! Après, on est allé faire de la balançoire, ils ont fait les singes sur un jeu de grimpe, du tambours, du « piano », jouer avec les peluches… et chanter, bien sur. Ils m’appelaient (presque) tous « musungu », rien que pour m’embêter! Le seul problème, c’est qu’on se comprend pas. Ils sont trop petit pour apprendre le français et moi je parle pas encore kirundi.

Laure

Découvertes et nombreuses questions

Voilà bientôt une semaine que nous sommes ici !! que de découvertes, de changements et de rencontres ! Heureusement que Patrick est là pour écrire-décrire, raconter, jusqu’à tard dans la nuit, notre nouvelle vie, ici à Ruyigi. Je n’ai pas ni le style, la manière attrayante de Patrick pour vous transmettre par des mots ce que je ressens. Je peux juste vous dire que je suis chamboulée par tout ce que que je n’ai pas encore endosser ma blouse d’infirmière, ce qui en soit me fait une petite frustration ! Mon rôle ici est plus un rôle de conseillère en soins infirmiers et Maggy m’a intégrée dans le groupe responsable de l’hôpital REMA. Janvière, la directrice y travaille d’arrache-pied depuis de longs mois. Chaque jour, nous reprenons les plans du chantier et nous nous attardons devant chaque détail, car c’est le dernier moment pour faire les changements !Après avoir consulté les plans sous toutes les coutures, nous voilà partis pour le chantier, longeant une route rouge-ocre, couleur de la terre du Burundi; des centaines de personnes y marchent toute la journée, portant leur outils, leur récoltes; des mamans avec leur bébés enveloppés dans des pagnes multicolores … et des vélos … partout des vélos … avec des chargements si lourds qu’on ne peut pas imaginer ……… je vous promets qu’ils mériteraient largement de gagner les étapes de montagnes du Tour de France !! Bref, nous arrivons sur le chantier et des centaines de personnes (hommes et femmes) travaillent sous le soleil: maçons, porteurs de pierre, porteurs d’eau, carreleurs, menuisiers, ils sont tous couverts de poussière rouge, mais sans relâche, ils travaillent car, le 27 juillet aura lieu une petite cérémonie en faveur de l’inauguration de l’hôpital REMA (qui sera fonctionnel en décembre). Mais d’ici là, il faut terminer les bâtiments, terminer les apports d’eau, l’électricité, les nombreuses salles d’eau et WC. Et ensuite, il faudra installer tout le matériel médical qui est stocké dans des containers. Des centaines de matériaux ont été envoyés, mais pas encore testés. Tout est étiquetté mais il faudra des jours et des jours de travail méticuleux pour installer le matériel de radiologie, des urgences, de l’hôpital de jour, de la pharmacie, de la kinésithérapie ………… je ne vous décris pas plus la situation, mais c’est un travail de titan qui attend encore toute l’équipe de la Maison Shalom. Cet hôpital pourra offrir des soins de qualité à toute une population qui en a grandement besoin. Chaque jour m’apporte son lot de questions, d’interrogations. Je croise chaque jour des centaines de personnes, aux visages si différents. Bien sûr, il y les regards curieux des enfants qui croisent les Musungus, mais il y a ceux des adultes, des jeunes qui ont vécu des années de guerre, de misère, de maladie ! Ai-je droit de leur dire JAMBU avec un grand sourire et d’attendre quelque chose en retour? Dans leur regard, nous pouvons lire beaucoup de choses et je vous jure que les larmes me montent souvent aux yeux (en Afrique, on ne pleure pas) alors, c’est le soir que toute l’émotion vécue dans la journée peut ressurgir et être exprimée. Nous avons la chance d’être très bien entourés par les personnes de la Maison Shalom. Nous sommes accueillis si gentillement, chacun prend du temps pour nous. Maggy, malgré un agenda bien rempli nous accompagne, nous explique, nous raconte son histoire, l’histoire de tous ces enfants. Nous pouvons poser de questions, échanger nos impressions; tout cela est d’une grande richesse et d’une profondeur inégalable. Voilà, pour cette semaine. Je souhaiterais du fond du coeur aller dans l’hôpital rural et dans le bâtiment mère-enfant la semaine prochaine. Sinon, nous vivons de merveilleux moments, nous goûtons aux fruits délicieux tels que mangues, ananas, fruits de la passions… et à la cuisine burundaise. Autre changement important pour tous : l’eau !! Nous apprenons à nous doucher à l’eau froide, avec 2 ou 3 bouteilles de 3,3 dl… c’est tout un art. Merci pour tous vos messages.

Avec toute mon amitié.

Véro

Thibaud au clavier

Bonjour a tous

Voici mes premières imprésion sur le Burundi. Moi j’adore être ici. Vous devez vous demander pourquoi. On fait du foot toute la journée, la soir du tambour burundais, plus tard on joue au carte ou on va manger les délicieuses brochettes de chèvres et le matin à huit heure on va a l’entrainement dans l’équipe de ruyigi. Hier (le vendredi 13 07) on est allé réinsérer une petite fille dans sa famille. Elle s’appellait Chantal. On a passé dans trois provinces: ruiygi, cankuso et muyinga. On est allez à l’évecher de muyinga pour ammener Anne ( une misionaire). On a passé dans le parc national du Burundi. A l’aller on a rien vu a par qulque ruche. Au retour on a eu beaucoup de chance de voir des singes (on crois que c’était des macaques) et quelques flamants pas roses parce-qu’il n’y a pas de crevette de le fleuve Ruvubu. Maintenant je vais vous parler de la pauvreté. Quant on est arrivé a la frontière de la Tanzanie on a vu des enfants qui n’avaient jamais vu d’enfants muzungus. Les musungus c’est nous ( les blancs). Ils étaient habillés de pull déchirés, de t-shirt 10 fois trop long et de pantalons du même état que les pull. Au même endroit un petit garçon est arriver avec un pneu et un baton. Quant on passait, dans tous les villages on nous faisait des signes de la main parce-qu’on est des musungus. Les maison c’est une pièce, quelque tapis et un toit en paille ou en toile. Ils sont de 2 a 15 dans une maison. Et si je vous parlais de l’état des routes. On goudronne les routes si on les utilise beaucoup comme la route qui part de bujumbura qui passe par Gitega et qui arrive a Ruiygi mais on l’utilise tellement que le goudrons s’enleve. Avec Laure on était assis derrière, en sortant de la voiture Laure avais une belle bosse sur la tete et on avait les deux mal au coccis. La route était tellement mauvaise goudronné mais pleine de trou et en plus c’était « rugandie » (le pire chauffeur de la maison Shalom mais le plus gentil) qui conduisait. On ne freinait presque jamais et on presque tout le tenps a environ 100 kmh. Merci pour votre attention et a bientôt

Thibaud

Chantal retrouve sa famille

Chantal est un petit bout de fille. De grands yeux ronds. Un bonnet rose et une robe blanche presque propre qui a dû faire l’admiration de parents européens dans une autre vie. Chantal a 14 mois. Sa maman est morte peu après sa naissance. Du sida? D’autre chose? On ne sait pas. On sait seulement ce vendredi matin tôt qu’elle est un des nombreux enfants recueillis par la Maison Shalom. Et que si cela n’avait pas été le cas, nous n’aurions jamais connu son regard, sa petite langue rose et son sourire lorsque Anne-Marie lui fait des papouilles dans le cou.

Pour Chantal, ce jour correspond à une seconde naissance dans sa famille. Non, elle ne sera pas baptisée. Mais réinsérée. Ce qui signifie qu’Anne-Marie, son éducatrice, et Charlotte, la responsable des éducatrices, vont la ramener dans sa famille. Comme cela a déjà été le cas pour près de 10’000 enfants burundais passés par la Maison Shalom depuis 1998.

Le 4×4 passe chercher Anne-Marie et Chantal à 8h30. Avec Michel, le jeune neveu de Maggy, Laure, Thibaud et Bastien, nous sommes déjà installés à l’arrière. Il n’y a pas beaucoup de place, car il y a aussi Floriane, une demoiselle bruxelloise de 20 ans qui passe le mois à la Maison Shalom, Célestin, le chef informatique, Anne et Steve. Mais Anne-Marie semble pouvoir se glisser partout.

Anne-Marie est fine. Son nez est droit, son visage allongé, ses membres longs et minces et ses yeux aussi vifs que ceux d’un animal sauvage. Elle bouge par gestes rapides et précis. Pour l’occasion, elle a mis une robe aux motifs colorés, avec de larges épaulettes et un petit collier de perles en plastiques d’un blanc jauni. Dans ses bras, Chantal se sent en sécurité. Le voyage est long et les suspensions du Toyota ne peuvent amortir les chocs d’une route trouée. Mais Chantal ne pleure pas. Elle suce son quignon de pain, dort lorsqu’elle en a envie. Anne-Marie la couve de son regard vif. Mais elle est émue. Lorsque l’attention des voyageurs est pris par le paysage, des larmes lui viennent au coin des yeux, qu’elle évacue avec la bavette de la petite avant qu’elles ne coulent sur ses joues. Dans le 4×4, l’atmosphère n’est pas totalement sereine. Parce que nous ne savons pas, nous les « musungus » si l’on doit se réjouir de ce retour dans sa famille. Il est vrai que ce que nous voyons de long de la piste, la misère de ces maisons et de leurs habitants peut engendrer le doute.

Après une heure de route, nous nous arrêtons à Cankuzo, village dans lequel la Maison Shalom dispose d’une antenne. Là, un chauffeur du lieu doit nous rejoindre. Parce que pour aller chez Chantal, c’est compliqué. « Très loin là-bas dans les montagnes, » indique Charlotte. Avant de glisser: « Réinsérer un enfant est toujours une fête. Nous prenons beaucoup de renseignements sur la famille avant de prendre cette décision. Mais celle-ci se révèle souvent la meilleure. » Et Chantal, où va-t-elle atterir? Charlotte continue: « C’est son oncle, le frère de son père, qui prendra en charge la petite fille. Le père est toujours vivant, mais il semble avoir perdu la raison. » Ce qui ne l’a pas empêcher de reprendre une épouse quelques semaines après le décès de la maman de Chantal.

Pour parvenir chez Chantal, il nous a fallu emprunter un tracé qui n’a plus rien de commun avec la piste précédente. Nous arrivons alors dans le village de Gitanga. L’oncle nous attend derrière le barrage situé à l’entrée du village. C’est un notable, le représentant local du gouvernement dans ce lieu oublié. Pour l’occasion, il a revêtu ses habits de cérémonie: un training rouge qui lui aussi a dû recueillir la sueur d’Européen avant d’atterir ici. L’homme est grand, quelque cheveux gris. Il sert la main de tout le monde. Puis indique que le père et le village nous attende en contrebas pour accueillir la petite fille. Nous reprenons la route. Les enfants rigolent des particularités de ces Blancs, mais, dans leurs haillons d’une rare saleté, ils sont fascinés. Des sourires sont échangés, des mains se touchent. Petits instants d’émotion volés à la misère. La voiture repart.

Elle s’arrête un kilomètre plus loin devant une maison de briques autour de laquelle courent des poules, un chien et des enfants de tous les âges. Quelques bananiers, du sorgo et du manioc poussent de manière désordonnée.

Lorsque nous sortons du véhicule, la cérémonie a déjà commencée. Le papa naturel est sorti de la maison. Des photos sont prises et une bonne trentaine de voisins sont sortis de nulle part, sans bruit. Chantal est toujours dans les bras d’Anne-Marie. Joseph, l’oncle, serre les mains et remercie. Fidèle, le papa, suit mécaniquement. Joseph est heureux. C’est un jour de fête. Sans compter qu’une famille d’Européens – c’est l’aspect familial qui l’impressionne – est présente.

Puis il explique que la réinsertion proprement dite se fera là haut dans le flanc de la montagne. « Une demi-heure de marche, dans les rochers. Les enfants ne pourront jamais monter. Il faut marquer l’événement une première fois ici. La fête en famille se fera plus tard. »

Le chef ordonne alors que l’on sorte deux petits bancs de bois. A l’arrière d’une voiture, il y a une caisse de Coca-Cola, bouteilles en verre de 30cl couvertes de poussière et de terre. C’est Coca pour tous. La poussière est enlevée et Joseph décapsule solennellement. Entretemps, sur la piste, la foule a plus que doublée. Comme il reste quelques bouteilles, Joseph les distribue de préférence aux plus anciens, par respect, même si ce sont souvent les plus touchés dans leur mental.

Une fois son devoir accompli, Joseph s’approche de moi. Son français est d’un bon niveau. Il explique sa situation, Chantal, son frère, ses sept enfants. Puis demande à ce que je lui transmette des photos de l’instant présent. A deux mètres, Charlotte emmaillotte la petite Chantal dans son drap et demande à Véro de s’accroupir. Véro avait toujours voulu essayer de porter un bébé à la manière des mamans de la région. Elle est maintenant servie. L’expérience ne dure que quelques minutes, mais le plaisir se lit sur son visage. L’assistance est captivée, étonnée puis amusée.

Joseph revient à l’essentiel: les photos. Je lui réponds que je le ferai volontiers à conditions qu’il me donne une adresse postale. Il m’a écrit ses coordonnées sur une demi-mouchoir en papier. Je ne sais pas à quoi ça correspond. Je tenterai le coup quand même.

Il est temps de repartir. Charlotte et notre chauffeur doivent se rendre à Muyinga pour y déposer Anne, une Française qui sillonne le burundi depuis 20 ans, à l’Evéché et Steve, un ado de 13 ans, à la station de bus. Anne-Marie est restée avec Chantal pour l’après-midi. Pour lui dire au revoir et donner quelques indications Nous la reprendrons au retour vers 18 h.

Depuis Muyinga, nous poussons jusqu’à la frontière tanzanienne. La route est meilleure, car il faut les camions tanzaniens puissent acheminer leurs marchandises: de l’essence et des containers d’aide humanitaire. Il n’y a malheureusement rien d’autres. Nous achetons une vingtaine d’ananas sur le bord de la route.

Il est maintenant temps de rentrer. Il est 15 heures. Nous savons que quatre bonnes heures de piste nous attendent. Mais nous allons aussi retraverser le parc national de Ruvubu. On pourrait y apercevoir quelques animaux, parmis les rares survivants des années de guerre. Le soir, ils sortent plus, parce que le soleil est moins chaud. La « chasse » se révèlera maigre: deux hérons et cinq singes qui se sont cachés rapidement. Par contre, sur le bord de la route, toujours le même paysage de misère: des milliers de personnes, souvent désoeuvrées, couvertes de la poussière de cette terre rouge. Des enfants par dizaine réveillés par le passage de cette voiture remplie d’êtres transparents.

Comme convenu, nous avons retrouvé Anne-Marie à Canduzo peu avant le couché du soleil. Lorsque nous parvenons à Ruyigi, il est plus de 19h. Nous venons de passer 10 heures pleine dans le 4×4 avec comme nourriture des beignets et comme boissons du Coca, du Fanta et du Fruito, la seule boisson locale à base de fruits de la passion.

La fatigue est immense. Le temps de manger et tout le monde se couche ou presque. Avant de dormir, nous discutons longuement avec Véro de ce que nous avons vu. Nous échangeons nos interrogations. Et elles sont nombreuses.

Patrick

 

Un monde irréel, où le seul mot positif est « survivre »

C’est assez rare, mais les mots me manquent pour décrire ce que l’on a découvert mardi. Parce que dans mon vocabulaire d’Européen, aucune syllabe, aucune phrase ne permet de relater l’émotion, la claque reçue lorsque l’on est arrivé au centre mère-enfant de l’hôpital Rema. D’ailleurs, c’est en silence que nous sommes entrés dans le bâtiment, abasourdi par les cris des enfants emmaillotés dans des pagnes, collés au dos de leurs mères aux yeux tristes, sans vie.
Véro m’avouera avoir eu les jambes qui tremblaient. Maggy m’avait encouragé à filmer, à prendre des photos pour montrer tout ça. Je n’en ai pas eu le courage. J’avais l’impression de voler la dernière dignité de ces personnes provenant la plupart des collines entourant le village de Ruyigi. Il m’a fallu prendre mon courage à deux mains pour voler quelques instants tremblés, sans aucune netteté. Comme si la petite caméra numérique s’était voilé de larmes en parallèle de nos yeux.
Ici, tout semble souffrance. Malnutrition, maladies diverses dont le sida, fatigue. Le seul mot positif semble être « survie ». Une lutte mécanique pour un avenir qui n’en est pas un. Malgré la meilleure des volontés, on ne peut imaginer le quotidien de ces femmes qui semblent surgies de nulle part. Quand aux enfants, minuscules pour la plupart, ce sera miraculeux s’ils parviennent à l’âge adulte.
Pourtant, c’est bien dans ce but que des femmes de la Maison Shalom oeuvrent. Assistante sociale, médecin, infirmière, elles essaient de donner l’impossible sursis. Dans une salle du fond, on parle nutrition. On explique comment on mélange le lait en poudre à l’eau. Ici, pas question d’oligo-éléments, de calories ou de régime végérarien. Juste de manger pour vivre. On explique que la nature a gâté le Burundi, patrie du lait et du miel. Que tout ce qui est nécessaire peut pousser sur le flan des montagnes ou dans les plaines. Inlassablement, le personnel répète aussi que l’approvisionnement en lait en poudre venant de la Suisse ne sera pas éternel. Qu’il faut profiter de la richesse de la nature, qu’en mélangeant les farines de blé, manioc et soja, on obtient une nourriture capable de subvenir aux besoins des plus petits et des grands, en particulier les mamans.
Mèler à l’assistance, on a écouté. Même sans comprendre le kirundi, on percevait le sens du message, tout comme on pouvait lire le sceptiscisme ou l’incompréhension dans certains regards. Quelques mères ont posé des questions. Mais est-ce qu’il en restera quelque chose une fois seules sur les routes et les sentiers? Notre doute est à la hauteur du choc. Cependant, il faut reconnaître que la force du discours de Maggy et des personnes qui travaillent avec elle mérite que l’on s’accroche. « Ces mamans méritent que l’on se batte pour elles », martèle la fondatrice de la Maison Shalom.
Et comme pour nous prouver que ce combat n’est pas vain, on remonte dans le 4×4, direction la garderie. Là, les enfants, à peine plus grands, ont un parc avec des jeux, un toit et des accompagnatrices pour s’occuper d’eux. Ils vivent, rigolent. Véro, encore toute ébranlée par les moments qui viennent de s’écouler, tombent en amour devant ces fillettes et ces garçonnets qui nous accueillent en courant vers nous en criant « musungu, musungu », noms communs donnés aux Blancs qui viennent dans la région. Elle apprend même à demander « Jewe nitwa? » en kirundi, « comment tu t’appelles? » en kirundi. Les enfants eux aussi sont sous le charme. C’est une bouffée d’oxygène qui leur permet de repousser un peu les images qui leur brûlent la tête. Que ce soit Thibaud, Laure ou Bastien, tous souhaitent revenir passer au moins une matinée dans cet endroit préservé.
Le territoire de Ruyigi est bien vaste. Les bâtiments de la Maison Shalom aussi. Maggy nous invite à continuer nos découvertes un peu plus bas. On arrive ainsi dans un lotissement de maison de 4 mètres sur six, entourées de petits potagers. Ici et là, des enfants passent le temps, rigolent du groupe qui déambule dans l’allée. Maggy est intarissable. « Ce sont les maisons des fratries, »explique-t-elle. Nous passons de l’une à l’autre. Elle semble connaître l’histoire de chacun. « Ici, il y a une maman qui est arrivée un jour avec ses trois bébés. Elle a perdu la raison. Nous l’avons accueillie. Nous essayons de l’aider, mais parfois elle se sauve. Nous ne savons pas ce qui l’a mis dans cet était. Il faut également la surveiller. Car elle refuse d’habiller ses enfants. » Elle explique aussi le principe de ces fratries, seule solution au conflit interethnique qui a ravagé le pays après le 24 octobre 1993. Là, les enfants d’âges différents apprennent la cohabitation, la nécessité de vivre dans la solidarité pour survivre au-delà de l’appartenance ethnique. Quatorze ans plus tard, la démarche a portée ses fruits, puisqu’une grande partie des personnes de confiance de la Maison Shalom sont issues de ces fratries recomposées.
A deux cents mètres de là, un peu en contrebas, on aperçoit le chantier de l’hôpital Rema. C’est le grand projet de ces derniers mois et des prochains. Un projet ambitieux, pratiquement impensable dans cette région reculée. Le chantier est une véritable fourmilière. Quelques cinq cents personnes y travaillent. Un maçon qualifié y gagne 2 euros par jour, un bon salaire. Mais il n’y a pas de grues, les briques, fabriquées à quelques pas de la future entrée de l’hôpital, sont transportées à bras. Le ciment est coulé sur place dans de petits récipients métaliques. Il n’y a qu’un seul étage, comme d’ailleurs dans tous les bâtiments de Ruyigi. Peut-être parce que la construction d’échaffaudage n’est pas envisageable ou alors pour simplifier raccordements sanitaires et électriques. Les trous se font à la main. Unique aide mécanique: un trax de la grandeur d’une voiture de ville qui par ses va et vient modèle avec patience le terrassement de l’allée qui mènera à l’accueil. Mais les problèmes sont multiples. Malgré le nombre d’ouvriers, le chantier avance lentement. Les prix des matérieux sont élevés. Le pays, sans accès à la mer, ne peut faire autrement que de se retourner vers ses voisins (Congo, Tanzanie ou Rwanda) pour ses besoins en ciment ou en essence et le transport coûte cher. Une situation qui met Maggy en colère: « Nous achetons du ciment au Rwanda, alors qu’il est fabriqué avec le même matériau de base. La terre est la même chez nous. Pourtant, encore une fois, c’est comme si nous baissions la tête, fataliste. »
Nous, on écoute. On regarde. On salue. On rend ces multiples sourires que l’on nous envoie. On essaie de s’imaginer les salles de consultation, les chambres des patients, les urgences, la radiologie, la maternité. Pour y parvenir, encore une fois, il faut que l’on balaie nos standarts, que l’on remette à leur juste place les problèmes d’attente aux urgences de l’hôpital de Pourtalès à Neuchâtel. Et là, on parvient à s’accrocher. On prend le sillage de ceux qui nous accueillent durant ce mois de juillet. Demain, nous a dit Maggy, le travail commencera. Vivement mercredi, même si à ce moment-là nous ne savions pas encore ce que nous allions faire. Pour ma part, je me suis promis d’y retourner, en particulier dans le centre d’accueil mère-enfant. Pour y mener à bien ma mission: ressortir avec des images capables de crier l’émotion que les mots sont parfois incapables de transmettre.

Patrick

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