Pincements au coeur

Cela fait maintenant trois semaines que nous sommes à Ruyigi. Nous avons pris nos habitudes. Nous reconnaissons les gens et ceux-ci nous reconnaissent. Dans la rue, on fait un brin de causette chaque 10 mètres. On nous demande des rendez-vous, on nous présente des projets sur lesquels il faut donner notre avis. Cela va de l’arrivée probable d’internet dans les prochaines années au développement de commerce, notamment dans l’accompagnement de touristes éventuels. Même s’ils n’ont rien ou presque, le climat est positif. Après 12 ans de guerre, les gens veulent tenter quelque chose. Evidemment, il y a aussi la traditionnelle demande: peut-on venir en Suisse facilement. La réponse est négative, on explique que le pays se ferme en particulier vis-à-vis de l’Afrique. Et comme les Burundais sont obéissants, ils n’insistent pas vraiment. Cela ne les empêche pas de rêver. Surtout lorsque l’on parle salaire moyen. Ils font leur calcul et arrive à la conclusion qu’ils pourraient vivre comme des rois une année en économisant la moitié d’un salaire mensuel suisse.

Ce lundi est toutefois un peu particulier. Nous annonçons à tout le monde que nous allons quitter le village le lendemain. Et je dois dire que nous sommes assez ému de voir leurs réactions. Nombreux sont les adultes qui secouent la tête et regarde ailleurs. Les enfants eux cachent moins leurs yeux. Ils se jettent alors dans nos bras, nous serrent très fort, avant de nous caresser une dernière fois les cheveux. A ce jeu-là, Véro est particulièrement sollicitée. Laure, elle, regrette amèrement le futur départ. Elle profite de se rendre une dernière fois à la garderie pour câliner la quinzaine d’enfants dont elle connaît désormais tous les noms. Elle profite pour échanger encore et encore avec une jeune éducatrice avec laquelle s’est liée d’amitié. Quelques jours auparavant, elle était allée manger chez elle. Là aussi, le chemin parcouru est énorme: il y a deux semaines à peine, les deux demoiselles ne se comprenaient pratiquement pas. Aujourd’hui, elles sont devenues amies.

Les garçons eux se sont rendus une dernière fois à l’entraînement de foot. Il n’y avait plus de colibets, plus de jalousie envers ces Blancs. Les joueurs donnaient l’impression d’être réellement triste de les voir s’en aller. L’entraîneur Gervais leur a donné l’acolade avant de me demander « audience » avec ses deux co-entraîneurs pour que nous leur donnions notre regard sur le niveau de l’équipe. A cette occasion, Gervais nous a remis une lettre de remerciement, une photo de chacune des équipes de l’Etoile de l’Est Ruyigi, une carte de membre à vie du club et deux ballons en sachet qui avaient pris le chemin du stock, remplacés qu’ils étaient par les ballons que nous avons apportés.

Maggy, elle, court toujours. Dans la réunion du matin pour la planification de la semaine, elle a demandé l’organisation d’un barbecue pour le soir même dans la cour de la maison Shalom. Il fallait fêter les cinq ans de la fille de Daouda Touré, son bras droit, l’arrivée de l’équipe des amis belges et notre départ. Au menu: beignets et brochettes de chèvre. Un vrai festin.

Plus tard, on apprendra que c’est la première fois que cela est organisé. Prosper et Pascal ont installé la sono et les tambourinaires se sont mis en habit de cérémonie. Thibaud, une nouvelle fois, s’est changé pour jouer de cet instrument identitaire du pays. Et encore une fois, les Burundais ont été très émus de le voir si bien intégrer à l’équipe. On a ensuite danser, sur la musique de Peace and Love, et sur des airs grivois d’Europe. Même les tambourinaires – ils se sont fait un peu prier – ont participé. Ensuite, il y a eu les discours – c’est important les discours dans la culture burundaise – et je dois dire que nous n’étions pas très sereins. L’émotion était forte et il n’a pas été facile de prendre la parole. Pourquoi? C’est difficile à dire avec des mots. Mais je crois qu’au-delà de l’aide matérielle que nous avons pu apporter, notre présence a été ressentie comme une marque de confiance. Les contacts ont été intenses, même si Ruyigi doit être l’antipode de Marin en termes de niveau de vie. Pour cela, pour le partage de l’Amstel, pour avoir écouté, pour avoir simplement existé au milieu du village, nous avons ressenti une immense reconnaissance. Certains nous ont même affirmé que nous avions amené de la joie de vivre. Je pense que la présence des enfants y est pour beaucoup. Cela n’était encore jamais arrivé.

Et puis, il y a les cadeaux. Les gens durant l’après-midi n’ont cessé de venir à la maison des Anges où nous logions. Avec un panier, des cartes, un CD, des fruits que nous avons apprécié ou un petit mot. Nous les avons reçus à leur juste valeur, celle du coeur. Ces petits présents resteront probablement à jamais importants pour notre vie d’homme.

Laure, elle, a reçu la visite de Viannet. Peut-être le plus talentueux footballeurs de son équipe. Cela faisait deux bonnes semaines que les deux ados se lorgnaient du coin de l’oeil. Ils ont fait une petite promenade, se sont donnés un dernier rendez-vous le lendemain à 8 heures avant l’entraînement. Viannet est venu très bien habillé avec un camarade muni d’un appareil photo. Il avait mis sont maillot rouge à croix blanche que Laure lui avait offert la veille. Heureusement qu’il y avait du soleil, sinon le flash aurait brûlé…

La journée s’est terminée à pas d’heure au cabaret. Devant une bock (petite Amstel), parce qu’il n’y en avait plus de grande. Le patron voulait que je retourne chercher Thibaud et Bastien pour une dernière partie de billard. A cette condition seulement, il aurait accepté de remettre la génératrice en marche. Mais à une heure du mat’, avec des gaillards épuisés, le plan n’était pas très bon. Alors on a refait le monde, parlé des trois dernières semaines, du Kenya où nous allons nous rendre et que personne ne connaît de la Suisse et des détournements de fonds publics opérés par les membres du gouvernement.

A mon retour, Véro avait presque terminé les bagages. Mais l’atmosphère était lourde.

Patrick

1 Réponse à “Pincements au coeur”


  • Hello!
    De nouveau les larmes roulent librement enlisant cet article.
    L’émotion et palpable jusqu’à Marin.
    Que de souvenirs vous ramènerez dans vos cours!
    Bises!
    Les Della Five

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