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Archive journalière du 27 juil 2007

Pas assez de larmes pour cette misère

Comme Véro vient de l’écrire, je ne suis pas à Ruyigi, mais à Bujumbura. Je suis descendu pour rencontrer les journalistes de la radio Isanganiro, en particulier Maccado Audace, confrère avec lequel je suis en contact depuis plusieurs mois.

Cela fait 24h que je suis arrivé. Et j’ai la tête qui tourne. En semaine, Buja est une fourmilière sans règle apparente. C’est particulièrement vrai sur la route. Depuis hier, j’ai parlé de beaucoup de choses avec mes confrères: mais on en revient toujours à la pauvreté et à la misère dans les soins.

Gabriel est redacteur en chef de la radio. Une véritable pile Energizer. Gabriel est un Burundais du sud, parmi les pionniers des journalistes libres nés dans la crise. Il a été emprisonné parce qu’il a informé plutôt que fait de la propagande sur les ondes. Cela ne plaisait pas au pouvoir. Aujourdhui, il a gardé un peu de rancune, beaucoup de méfiance et une immense révolte. Ainsi, hier, il m’a lancé: « Alors, tu veux voir les hopitaux d’ici? Mais as tu encore assez de larmes dans ton corps? Viens demain. A 10 heures, nous irons dans l’hôpital le mieux equipé en materiel et en médecin de la capitale. Je ne te demanderai aucun commentaire. Mais moi, lorsque je vois cette misère je ne peux plus croire que Dieu existe… »

Nous sommes donc partis il y a quelques minutes dans l’hôpital Prince Regent Charles. Il se situe un peu en dehors du centre ville. Gabriel la joue au culot. Moi, je lui emboîte le pas. Nous faisons semblant de chercher un de ses amis médecin, puis sa soeur, pour traverser tout le complexe. Le PRC est un hopital de 600 lits. Il date des années quarantes et cela se voit. Il n’a jamais été rénové.

Nous entrons par les urgences. Il a quelques patients, tous squelettiques. Ils attendent. Parce que dans le couloir – il n’y a plus de place ailleurs – un garcon est presque complètement brule. On lui pose des gazes plus tout-à-fait stérile. La chair est a vif, il n’y a pas de calmants.

Gabriel continue son chemin. Il me laisse regarder, baisser le regard, sans m’influencer. J’ai de la peine à suivre. Je suis limite mal. Une vingtaine de mètres plus loin, nous arrivons à la hauteur des ailes de médecine interne. Les chambres font 30 mètres carrés. Elles abritent au moins 12 lits et une table couverte de casseroles. Le besoin de larmes se fait sentir en regardant sous les couvertures: il y a des gens si maigres qu’ils ne pourront plus jamais se relever. Les maladies dont parlaient Vero tout à l’heure, présentées à leur stade terminal. Les casseroles, c’est pour manger. Car dans cet hôpital, on soigne. On ne fait pas à manger. Alors chacun prépare sa pâte à base de farine de manioc. Dans l’allee, à l’air libre, les patients sont couchés ou assis à même le sol. Certains tiennent le sachet de perfusions de d’eau salée (nacl) dans une main pendant que l’aiguille est plantée dans l’autre. Entre les bâtiments, le sol est jonché de couvertures. Plus loin il y a des bacs pour la lessive. Pas besoin de réfléchir pour comprendre: l’hopital est bondé et les patients dorment dehors.

Gabriel presse le pas. Moi, je respire mal. L’odeur est acre, mélange de maladie, de chaleur moîte et de mort. Jusqu’à présent, je n’avais vu cela qu’à la TV, dans les documentaires. Mais la violence de la réalité m’était inimagible.

On arrive vers le departement de maternité-gynécologie. Mais cette fois, on ne nous laisse pas passer. On nous envoie vers la directrice, contrôle de l’infos oblige. Mais jusqu’au bureau, le chemin est long. On se perd dans les bâtiments, on fait des détours, on pose des questions. Une infirmière nous glisse que la vie est devenue un enfer. Depuis que le gouvernement a décrété la gratuité des accouchements pour les mamans, ils n’arrivent plus à faire face. « Hier en trois heures, nous avons accouche 13 enfants. Plus de 30 pour la nuit. » On ne verra pas ces enfants.

Nous trouvons enfin le fameux bureu. La directrice ne nous recoit même pas. Elle veut que l’on prenne rendez-vous vendredi, mais je ne serai plus à Bujumbura. On laisse tomber.

Pour sortir, nous repassons par les urgences. Sur le parvis d’entree, nous regardons les gens arriver. Un flux continu. Un médecin vient nous parler. Je lui demande si des patients meurent tous les jours. Il éclate de rire, un peu cynique. « Cet hopital est un mouroir. Le sida? » Nouveau rire. « Le sida n’est pas une maladie, mais un affaiblissement du système immunitaire. Les gens ne peuvent plus lutter et meurent de la typhoïde, du cholera de la malaria du diabète.

Le médecin est lancé. Il raconte des histoires de morgue. Par l’exemple que, l’hôpital n’a pas le droit de sortir les corps sans l’accord des familles. Mais comme les gens sont pauvres et que les enterrements coûtent chers, certains ne viennent pas rechercher leurs proches. Et les cadavres peuvent rester plusieurs mois dans le local. Ce n’est que lorsque la putréfaction est presque totale que les dirigeants de l’hopital ordonne un enterrement. C’est à ce moment-là que les familles viennent réclamer le cadavre… Parfois, il faut donc le ressortir de terre.

Il y a aussi l’histoire de cet Ougandais qui menait grande vie dans le quartier chaud de Buja. Il en est mort, assassiné. Sa dépouille est resté plus d’une année à la morgue. Il était impossible de l’enterrer sans risquer de provoquer un conflit diplomatique. Finalement, il a été inhumé apres négociations. L’ambassade de son pays a donné son feu vert. C’est la police qui a dû venir enlever le cadavre totalement putréfié.

Le rire du médecin est desabuse. Dans celui de Gabriel, il y a le défi du révolté. Une petite fille de 13 ans arrive dans une robe bleue. Elle ne doit pas peser plus de 20 kilos. Son visage est celui d’une femme de soixante ans. Gabriel demande: « De quoi souffre-t-elle? » Le médecin ne répond pas: « Tuberculose, sida? »insiste le journaliste. « Il faut dabord investiguer », conssent à répondre le médecin. Une phrase pour éviter de voir la réalité en face, pour se donner le droit d’espérer. Mais tous les trois, on a compris au fond de nous que l’espoir était mort. Dans les bras de son frèrer, elle disparaît derrière un rideau. Nous détournons la tête…

Patrick




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